La célèbre Église de Willow Creek (située en banlieue de Chicago) a publié il y a un an (été 2007) les résultats d’un audit interne (intitulé REVEAL) qui a fait couler beaucoup d’encre. L’un des éléments les plus relevés était l’insatisfaction exprimée par une partie significative des membres les plus engagés.

Dans l’enquête, les personnes qui participaient à la vie de la communauté étaient classées dans l’une des quatre catégories suivantes, par ordre d’engagement chrétien croissant :

(1) Découverte du christianisme : « Je crois en Dieu mais je ne suis pas sûr de l’identité du Christ. Ma foi n’occupe pas une place importante dans ma vie. »
(2) Croissance en Christ : « Je crois en Jésus, et je m’efforce de comprendre ce que cela signifie de le connaître. »
(3) Proximité du Christ : « Je me sens vraiment proche du Christ et je dépends de lui pour la conduite quotidienne de ma vie. »
(4) Centré sur le Christ : « Dieu est tout ce dont j’ai besoin. Il me suffit. »

Ces quatre catégories décrivent, en une sorte de trajectoire spirituelle, la philosophie de l’Église de Willow Creek que l’on pourrait résumer ainsi : amener des personnes qui sont extérieures à l’Église à entrer en contact avec la communauté, par la participation à un petit groupe de discussion ou à un culte ; puis les aider à découvrir, au contact des croyants, le sens de l’engagement chrétien ; et leur offrir la possibilité d’entrer dans une démarche de foi et d’engagement, puis de service.
Les cultes du dimanche matin, et c’est la caractéristique la plus connue de Willow Creek, étaient donc préparés en fonction des participants non-chrétiens. Aucune expression d’engagement n’y était demandée, et divers aspects de l’Évangile y étaient abordés de manière détendue et résolument pratique.

L’audit a montré, pour le dire dans le langage de l’enquête, que Willow Creek réussissait mieux avec les premières catégories qu’avec les dernières. Alors que les « évangélistes, volontaires et donateurs les plus actifs » provenaient (logiquement) des dernières catégories du classement (3 et 4), ces mêmes catégories estimaient que l’Église ne leur apportait pas la nourriture spirituelle qui était nécessaire à leur croissance.

L’enquête est complexe, et mériterait d’être présentée plus en détail. Mais on peut au moins noter qu’elle pose la question du rapport entre l’évangélisation et la formation des croyants. Pour le dire simplement, il semble qu’il puisse arriver qu’une Église s’investisse tellement dans l’évangélisation qu’elle le fasse au détriment des croyants plus avancés dans la foi. Cela semble être le cas, au moins en partie, de Willow Creek.

Encore une fois, cette Église fascinante, qui innove depuis plusieurs décennies déjà, fait réfléchir en se laissant remettre en question par cet audit. Les Églises françaises qui ont suivi la voie de Willow Creek (elles sont nombreuses et le font parfois sans le savoir) ont souvent opté pour une approche moins radicale. Là où Willow Creek visait dans ses cultes du week-end quasiment exclusivement les personnes extérieures, les Églises qui n’avaient pas les moyens de mettre en œuvre la stratégie dans sa totalité se contentaient de prendre en compte dans leur culte la présence de personnes extérieures à l’Église. Les cultes gardaient donc une dimension confessante. Les Eglises évitaient peut-être ainsi le problème révélé par l’audit, mais risquaient du même coup d’en faire trop peu d’un côté comme de l’autre.

William J. Abraham, dans un des rares ouvrages qui traitent de la théologie de l’évangélisation, propose sur le rapport entre l'évangélisation et le culte (rapport qu'il juge étroit) ces réflexions que l’on peut verser au dossier. Il ne parle pas de la place de l'évangélisation dans le culte, mais du rapport entre la "qualité" du culte et l'évangélisation de l'Eglise.

Evangelisation.jpg

Evangelisation

« Si Dieu n’est pas pris au sérieux, si la volonté de Dieu est marginalisée, si le règne de Dieu est considéré comme une contrainte, si la compassion de Dieu ne suscite que de l’indifférence, si l’œuvre de Dieu en Jésus-Christ se retrouve à une place secondaire, si la présence de Dieu par le Saint-Esprit fait l’objet de discussions mais n’est pas vécue, si la liturgie, qu’elle soit formelle ou informelle, devient une fin en soi… alors l’évangélisation sera déformée et malade. L’un des paramètres principaux et essentiels de l’évangélisation est donc la qualité du culte de la communauté chrétienne… Si Dieu n’est pas reconnu comme Seigneur, et célébré et adoré comme tel dans le culte, alors il est peu probable que le règne de Dieu sera célébré et accueilli nulle part ailleurs. » Pourquoi ? « Si les croyants ne prennent pas conscience de la réalité sacrée de Dieu telle qu’elle apparaît dans le culte, ils ne connaîtront pas non plus l’émerveillement, la joie et la miséricorde qui peuvent nourrir l’évangélisation dans la durée. Là où l’évangélisation est un fardeau à porter, un devoir à accomplir, une tradition des anciens à perpétuer, alors elle devient inévitablement terne et monotone. Le seul antidote est le suivant : l’émerveillement constamment renouvelé du croyant devant la personne, les œuvres et la grâce de Dieu. Cette attitude est renforcée par le culte et la célébration. De plus, seule l’adoration peut donner cette impression de liberté et de confiance qui est une des marques de l’évangélisation authentique. L’adoration amène l’Église à se détendre ; elle l’amène à prendre conscience du fait qu’en matière d’évangélisation, Dieu est l’intervenant principal ; elle lui ôte l’envie de manipuler à des fins indignes ; et elle lui donne la liberté de faire connaître la présence de Dieu et de son royaume » (William J. Abraham, The Logic of Evangelism, Grand Rapids, Eerdmans, 1989, p. 167-169).